CHAPITRE XXII
Le lendemain matin, Hyacinthe revenait de la pension Geoffroy lorsque Parturon demanda à le voir. L’avoué ne souhaitait pas que la police sache qu’il dormait rue de Vaugirard. Il craignait surtout Vidocq, qui gardait encore des liens étroits avec la rue de Jérusalem, et redoutait de devoir subir son chantage.
— Vous avez appris par votre saute-ruisseau la mort de ce Thierrois ? Nous savons qu’il fut drogué le soir de sa mort. Il a avalé de quoi faire dormir un homme aussi robuste que lui une journée et une nuit entières. Ensuite on lui a versé le vitriol dans la bouche. Il devait ronfler quand ces misérables ont commis leur forfait. Comme il ne buvait que du vin, la drogue a été mise dans la pinte achetée au Vigneron, mais ce dernier se défend comme un beau diable. Je dois m’entretenir avec votre saute-ruisseau en jupons.
— Elle court la ville avec des exploits à remettre ou recherche des dossiers dans quelque étude poussiéreuse.
Hyacinthe soupçonnait Parturon de vouloir lui soutirer quelques napoléons, en échange de quoi il laisserait Séraphine tranquille. Avait-il partie liée avec Vidocq ou s’en méfiait-il ?
— Je m’occupe de la faillite inévitable de monsieur François Vidocq, que vous connaissez bien.
Parturon ne cacha pas son irritation :
— Je n’ai jamais été de sa brigade, en partie composée de truands. Je suis de la rue de Jérusalem et la Petite-Rue-Sainte-Anne était une contre-police, avec des attaches politiques. J’ai servi le duc d’Otrante et cela suffit amplement pour me dégoûter à jamais des affaires du gouvernement ou du roi. Je veux traquer les assassins et criminels de tout poil, et rien d’autre. On ne devrait pas laisser ce vieux cheval de retour en prendre à son aise, comme s’il n’avait jamais été révoqué avec une accusation à la clé.
Hyacinthe restait néanmoins prudent.
— Vous avez des suspects là-bas, rue des Vignes-de-Saint-Marcel ?
— Les Richelet. En voilà qui me préoccupent. Si c’est un couple aux mœurs douteuses, peut-être était-il menacé par Thierrois. Au domicile de ce porteur d’enfants je n’ai rien trouvé, mais j’avais été précédé par un homme portant une douillette verte comme un prêtre. Un vêtement peu usuel et, si c’est celui à qui je pense, que faisait-il là-bas, non loin de la rue de l’Enfer ? Thierrois passait pour posséder un joli magot. Il s’en était même vanté auprès d’une fille des barrières fréquentant chez la mère Bachelin, un estaminet, révélant qu’il achèterait une guinguette au bord de la Bièvre, au plus loin route de Fontainebleau. Il n’aurait jamais quitté la capitale. Il avait invité cette fille à venir dans son bastringue, lui promettant qu’elle gagnerait vite sa dot. Nous n’avons rien retrouvé chez lui, sauf des traces de suie, comme si quelqu’un était passé par la cheminée.
Hyacinthe constatait avec une grande inquiétude que, sous son apparence balourde, Parturon, tout comme Vidocq, possédait de grandes qualités d’observation et de déduction. Tous deux savaient que Séraphine avait fouillé la mansarde du porteur d’enfants et en avait ramené des objets accusateurs.
— Nous avons appris que Thierrois fréquentait aussi un employé de remise, faubourg Saint-Antoine. Ce porteur d’enfants, avec cette sorte de hotte sur son dos, était connu dans tous les coins et recoins de Paris. On l’a vu en compagnie de ce vieil employé de remise et, curieusement, on a retrouvé ce Rougot, ainsi se nommait-il, pendu dans sa chambre. Mes collègues ont des doutes sur le suicide de ce vieillard, à cause de traces de coups qu’il aurait reçus.
Hyacinthe restait impassible, mais son cœur battait plus vite. Les Richelet lui apparaissaient de plus en plus comme des assassins hors du commun.
— Chez le Vigneron, ces Richelet occupaient une chambre louée auparavant par une certaine Sauvignon, qui a mystérieusement disparu après avoir mis un enfant au monde voici plus d’un mois. Toute cette racaille qui loge là-bas devrait se retrouver à Toulon ou à La Rochelle. Continuez-vous avec vos histoires de successions un peu trop fabriquées ? Pensez-vous qu’il y ait vraiment machination ?
— Certainement, mais nous avons perdu les pistes les plus prometteuses.
Parturon sortit alors de sa poche intérieure un carnet réglementaire, l’ouvrit et hocha la tête :
— Le commissaire du faubourg Saint-Germain a signalé qu’un certain Roquebère Hyacinthe avait failli perdre la vie sous les roues d’une grosse berline au galop. Il explique l’accident en accusant la victime d’avoir bu. Je ne vous connaissais pas cet amour pour les boissons fortes, cher maître.
— Je n’étais pas ivre mais distrait. Je marchais dans la rue et j’ai trébuché, je suis tombé juste comme arrivait cet équipage emporté.
— Vous ne buvez pas, je le sais, vous êtes jeune et souple. Comment auriez-vous pu tomber si on ne vous avait pas poussé ?
Hyacinthe secoua la tête avec un sourire amusé.
— J’ai trébuché sur un pavé soulevé, c’est tout.
— Je compte creuser l’enquête, dit Parturon sans se laisser influencer. On retrouvera des témoins car, voyez-vous, il y a toujours des témoins dans chaque affaire. Vous sortiez de chez la marquise de Listerac, je suppose ?
Hyacinthe acquiesça vaguement.
— Vous n’aviez pas un fiacre qui vous attendait ?
— Le cocher n’avait pas jugé bon de patienter.
— Vous savez que c’est illégal et que vous devriez porter plainte au bureau des voitures de place. Votre apparence d’honnête homme devait l’inciter à vous accorder sa confiance.
— Il est parti, c’est tout.
— Je vais me rendre au bureau des voitures de place pour tâcher de le retrouver. Il n’aurait jamais dû quitter sa station devant l’hôtel de la marquise.
— Je n’ai ni son signalement ni son numéro.
— J’irai voir le sergeot du coin. Dans les beaux quartiers, il y a toujours un sergent de ville pour veiller à la tranquillité des hauts personnages, donner le passage aux beaux attelages de préférence aux fiacres. Le ministre de l’Intérieur tient à ce que les préséances soient respectées.
— Peut-être exagère-t-il, fit Hyacinthe. Le public commence à se plaindre de ses décisions brutales et autoritaires, des passe-droits, des faveurs. Les sergeots, je veux dire les sergents de ville nouvellement mis en place, auraient mieux à faire que de servir de laquais à nos grands seigneurs.
— Eh bien, monsieur l’avoué, fit jovialement Parturon, voilà des propos séditieux qui intéresseraient la rue de Grenelle, mais dans le fond je suis en accord avec vous. Tous les aigrefins rôdent dans ces beaux endroits et montrent une audace inouïe. L’autre jour, dans un embarras de la circulation, une comtesse s’est fait dépouiller en trois secondes de tous ses bijoux. Ils étaient deux qui sont entrés par chaque portière tandis que le groom était allé aux nouvelles et voir ce qui arrêtait la course.
Lorsqu’il fut parti, Hyacinthe pensa que si le cocher était retrouvé et consentait à parler l’officier de paix essayerait de lui vendre le renseignement. Il alla en prévenir son frère.
— Donne-lui cent francs si ça les mérite.
— Je ne veux pas te brider dans tes dépenses, mais cette mystérieuse machination commence à nous coûter fort cher. À part un sourire de marquise quel bénéfice en aurons-nous ?
— Bah ! espérons toujours, murmura Hyacinthe.
Un sourire de marquise seulement ? Lui préférait imaginer que Louisette se pâmerait dans ses bras, défaillante à l’idée d’avoir échappé à un sort funeste.
— Parturon m’a aussi entretenu de la mort de Thierrois – le crime ne fait aucun doute – et de celle d’un certain Rougot que le porteur d’enfants connaissait… Le même nom que celui porté par Thierrois dans son Almanach des Dames.